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Publications

Lincoln, chef des armées

14 avril 2010

Peter Cozzens

« L'Amérique ne sera jamais détruite par des forces extérieures. Si nous chancelons et perdons nos libertés, ce sera parce que nous nous serons détruits nous-mêmes. »

 

Un jour, vers la fin de la guerre de Sécession, un militaire de haut rang, en visite à la Maison-Blanche, rapporta à Lincoln que deux autres généraux avaient été faits prisonniers alors qu'ils rendaient visite à des dames à l'extérieur de leur camp. En même temps qu'eux, plusieurs centaines de chevaux et de mulets avaient été perdus. Et Lincoln de répartir : « Je ne me fais pas vraiment de souci pour les généraux ; je peux les remplacer. Mais les chevaux et les mulets coûtent de l'argent. »

Cette boutade avait un arrière-goût amer, dû à l'impatience grandissante de Lincoln face à la médiocrité de ses généraux et au fait qu'il avait dû supporter pratiquement seul le fardeau de la conduite de la guerre pendant trois ans. La guerre de Sécession fut la première guerre totale des temps modernes : un affrontement non seulement entre deux armées, comme c'était depuis toujours le cas en Occident, mais aussi entre deux sociétés, mettant en jeu leurs ressources économiques et leur mode de vie lui-même.

Abraham Lincoln accède à la présidence sans formation ni expérience militaires, mis à part le rôle de capitaine de la milice qu'il a tenu dans une guerre mineure contre les Indiens quelque trente ans plus tôt. L'armée régulière dont il hérite en mars 1861 ne compte que 16.000 hommes, répartis dans de petites garnisons éparpillées de la côte atlantique à la Californie. Lincoln ne peut s'appuyer sur aucun système moderne de commandement pour engager des consultations ou communiquer efficacement ses instructions aux officiers en campagne. Lorsque la guerre éclate, un mois plus tard, il n'existe aucun état-major général. En outre, seuls deux généraux d'armée ont déjà commandé des unités plus importantes qu'une simple brigade ; l'un est si corpulent qu'il ne peut traverser une pièce sans tomber d'épuisement et l'autre, si sénile qu'il ne peut mettre seul son chapeau. Les officiers subalternes en savent peu sur l'art de la guerre, car l'Académie militaire des États-Unis enseigne l'ingénierie, les mathématiques et l'équitation plus que la stratégie.

Le rapide accroissement des forces de l'Union dû à l'état de guerre ne règle pas le problème du commandement. En moins d'un an, l'armée nordiste compte 600.000 hommes et culminera à un million à la fin du conflit. Les capitaines de l'armée régulière sont promus généraux du jour au lendemain. Soucieux de réaliser l'unité du Nord et de rallier son importante population d'immigrés européens, Lincoln se voit contraint de nommer généraux des volontaires issus de la société civile. Nombre d'entre eux « gagnent » leurs étoiles grâce à leur influence politique ou à leur position au sein de leur communauté (notamment les Allemands et les Irlandais), plutôt qu'en raison d'une éventuelle compétence militaire.

Le problème touche également l'encadrement politique de la nation. Lincoln ne dispose pas du soutien d'un gouvernement uni. Alors que les précédents présidents pouvaient s'offrir le luxe de choisir des subordonnés talentueux, mais souvent dociles, les usages et le contexte politique ont contraint Lincoln à faire entrer dans son cabinet des hommes bien trempés et de stature nationale. Parmi eux figurent le secrétaire d'État William Seward, que Lincoln a battu lors de la course à l'investiture comme candidat républicain à la présidence ; le secrétaire au Trésor Salmon Chase, l'un des fondateurs du Parti républicain, qui se voyait fort bien en futur président ; et le secrétaire à la Guerre Edwin Stanton, un démocrate qui avait gagné contre Lincoln dans un important procès où ils étaient tous deux avocats. Dans les premiers mois du conflit, ces hommes se considèrent tous comme intellectuellement supérieurs à Lincoln et au moins aussi capables que lui de tenir le gouvernail de l'État pour traverser les eaux périlleuses de la guerre civile.

Le défi des incapables

En dépit de ces handicaps, Lincoln, par son intelligence et sa force de caractère, s'affirme brillant stratège : il saisit la nature et les véritables objectifs de la guerre civile mieux que n'importe lequel des nombreux généraux qui se succéderont à la tête des armées de l'Union, y compris Ulysses Grant. Dès le début, Lincoln perçoit l'atout que représente l'immense puissance navale du Nord. Il va y recourir avec acharnement pour frapper la Confédération et organiser le blocus de ses ports, l'empêchant d'exporter sa seule production de valeur internationale - le coton - et d'importer d'Europe les armes et autres fournitures militaires dont elle a le plus grand besoin. Il comprend aussi l'importance de s'emparer du Mississippi pour couper le Sud en deux, ainsi que la nécessité de maintenir la pression sur tout le front, ce que ses généraux seront étrangement incapables de faire jusqu'à ce que le général Grant prenne le commandement en chef en février 1864. Lincoln constatera avec une constante fureur l'incapacité de ses généraux de tirer pleinement parti de l'immense supériorité du Nord en hommes et en puissance industrielle.

Lincoln sait qu'il ne peut y avoir de demi-mesures, que les problèmes de l'unité nationale et de l'émancipation des esclaves ne seront résolus que s'ils peuvent ne plus jamais se poser. Cela exige la destruction totale et de l'armée confédérée et de la capacité du Sud à s'engager de nouveau dans la guerre.

Tandis que le conflit se prolonge, Lincoln, au risque de compromettre sa réélection, se débarrasse de dizaines de généraux incapables. Il ne veut que des officiers prêts à combattre et renonce à ses propres vues stratégiques dès lors qu'il pense avoir trouvé un général compétent. Mais il se heurte trop souvent à l'inaction et aux tergiversations. Il est ainsi conduit à relever de ses fonctions le général George McClellan, le commandant en chef le plus populaire des dix-huit premiers mois de la guerre. Lincoln manifeste, à juste titre, la même impatience face à des généraux qui n'ont pas assez d'audace pour exploiter de manière décisive les victoires emportées sur le terrain. Hélas pour le Nord, chacun des chefs militaires durant les trois premières années de la guerre manifestera ce même défaut.

Lincoln doit aussi faire face à la mise en cause, à l'intérieur, de son autorité de chef des armées. De nos jours, le principe de l'autorité absolue du pouvoir civil sur le militaire est universellement reconnu. Tel n'était pas le cas lors de l'accession de Lincoln à la présidence. Depuis la fondation des États-Unis, on acceptait que les chefs militaires émettent des jugements sur les questions politiques. Mais cette marque d'insubordination, relativement bénigne lors de la guerre du Mexique, pouvait s'avérer lourde de menaces pour l'intégrité du tissu national dans un conflit dont l'enjeu était précisément la sauvegarde de la nation en tant que telle.

Lorsque Lincoln relève McClellan de ses fonctions, certains de ses généraux de l'armée du Potomac envisagent d'abandonner le combat et de marcher sur Washington pour renverser le président. En avril 1863 encore, le général Joseph Hooker, commandant en chef de cette même armée du Potomac, proposera de remplacer la présidence par une dictature militaire, suggestion que Lincoln repoussera de façon mesurée, mais ferme. Après avoir été démis de son commandement pour sa défaite de Chancellorsville face à des forces deux fois moins nombreuses que les siennes, Hooker reconnaîtra la modération de la réaction du président face à sa fanfaronnade politique et la sagesse avec laquelle il a conduit les affaires militaires. Des sanglots dans la voix, il confiera que Lincoln l'a traité comme un père aimant aurait traité un fils égaré.

Un retournement dans les sentiments de l'armée

Quand s'amorce la campagne présidentielle de 1864, les simples soldats ont eux aussi pris conscience des éminentes qualités de stratège dont fait preuve le président. Ils se prononcent donc massivement en faveur de Lincoln, auquel ils assurent la victoire face à McClellan. Après avoir été démis de ses fonctions par Lincoln, l'ancien général s'était hissé au statut de rival démocrate du président sortant et, se posant en partisan d'une réconciliation interne, était devenu le plus éminent adversaire de la vision politique de Lincoln.

On ne saurait sous-estimer l'importance de ce revirement des sentiments de l'armée en faveur de Lincoln. Ce dernier a enfin trouvé en Ulysses Grant le général combatif qu'il recherchait, le commandant au caractère carré qui partage la détermination de son chef à recourir pleinement à la réelle supériorité du Nord en effectifs et en ressources. L'armée du Potomac a perdu près de 55.000 hommes au cours des quarante-cinq premiers jours durant lesquels Grant assume les fonctions de général en chef. Les victoires décisives dans la vallée de la Shenandoah et la prise d'Atlanta, en Géorgie, aboutissement de la stratégie prônée par Lincoln d'une pression constante sur la totalité du front, ouvrent la perspective d'une victoire finale.

Mais le Sud ne manifeste nullement la volonté de capituler. Les remarquables qualités tactiques de Grant et la stratégie de Lincoln visant à mener des offensives simultanées sont douloureusement mises à l'épreuve dans le siège sans issue de l'armée du général Robert Lee, qui s'est retranchée à Petersburg, en Virginie. Sur le théâtre de l'Ouest (nom donné à la région s'étendant des Appalaches à la vallée du Mississippi), erre une armée confédérée certes affaiblie, mais encore redoutable. Et à l'ouest du Mississippi, des forces ennemies considérables et pratiquement inentamées tiennent la Louisiane et le Texas. Aussi la victoire électorale de Lincoln en 1864 exprime-t-elle un consensus national pour mener la guerre jusqu'à son terme.

Politiquement affermi pour son second mandat, Lincoln poursuit ses objectifs avec la même détermination dont il a fait preuve au long d'un premier mandat impopulaire. La nomination du très fiable général Grant au titre de commandant en chef le décharge largement de la pression quotidienne que représente la conduite de la guerre. Ce qui n'empêche pas Grant de devoir répondre aux questions tranchantes du président lorsque celui-ci doute de la sagesse de ses décisions.

Le chemin de la réunification

Dans la première semaine d'avril 1865, la victoire finale paraît enfin se profiler. Après avoir brisé la majeure partie de ce qui restait des forces de Lee, la fameuse armée de Virginie du Nord naguère réputée invincible, le général Philip Sheridan télégraphie à Grant : « Si l'on met la pression, je crois que Lee se rendra. »

Grant transmet la dépêche de Sheridan à Lincoln. « Mettez la pression », lui répond le président. Ce sera la dernière instruction importante de Lincoln, pleine de bon sens comme toujours ou presque. Trois jours après l'avoir rédigée, Lincoln meurt, abattu par la balle d'un assassin. Les États-Unis viennent de perdre le plus grand des présidents qu'ils aient eu en temps de guerre et un éminent stratège. Mais plus que tout autre facteur, ce sont sa vision stratégique et la fermeté de son engagement qui ont assuré la victoire et permis à la nation de s'engager sur le chemin de la réunification.

Peter Cozzens est diplomate et spécialiste de l'histoire militaire. Les seize ouvrages qu'il a consacrés à la guerre de Sécession et aux guerres contre les Indiens dans l'Ouest américain ont été unanimement salués par la critique.

 

(Diffusé par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://iipdigital.usembassy.gov/fr/)