Zoran Cirjakovic
Zoran Cirjakovic est chargé de cours à la Faculté des médias et des communications de Belgrade (Serbie). L’hebdomadaire Newsweek et le quotidien Los Angeles Times publient ses articles depuis le début de l’évolution démocratique de l’ex-Yougoslavie.
Le pragmatisme politique prend un sens différent d’un pays à un autre. Dans cet article, un témoin de « l’automne serbe », marqué par la chute de l’autocrate Slobodan Milosevic, considère que la victoire de la démocratie est avant tout le produit d’accords politiques sans scrupules plutôt que le résultat des efforts des organisations nongouvernementales (ONG) et des autres institutions de la société civile.
L’automne est souvent la saison de tous les dangers pour les dirigeants serbes. Dépités par l’arrivée du froid dans les Balkans comme par leurs difficultés économiques et personnelles, les Serbes recherchent le changement lorsque l’hiver approche. C’est durant les derniers jours de 1987 que Slobodan Milosevic a chassé son mentor, Ivan Stambolic, en changeant le cours de l’histoire dans la région. Soucieux de s’épargner la mauvaise humeur des électeurs en automne, et leur enthousiasme excessif au printemps, Milosevic prendra l’habitude d’organiser les élections en hiver durant ses dix années de règne. Il espérait sans doute que le climat refroidirait l’indignation des opposants. Il finira pourtant par perdre une élection, sans que les efforts des syndicats indépendants ou des organisations non-gouvernementales financées par les démocraties occidentales n’aient joué un rôle autre que marginal : c’est en fait une coalition surprenante d’hommes politiques chevronnés et un mouvement estudiantin parti de la base qui provoqueront la chute de Milosevic.
Tout le monde avait été surpris que Milosevic organise des élections le 24 septembre 2000, en automne plutôt qu’en hiver ! Et de fait, les résultats ne lui furent pas favorables. Milosevic tenta alors de truquer les résultats en faisant pression sur la commission électorale serbe et sur la Cour suprême, en exigeant qu’elles organisent un second tour au lieu de déclarer Vojislav Kostunica élu président dès le premier tour. Ces tentatives furent à l’origine d’une série de manifestations et de grèves dans toute la Serbie, y compris dans des circonscriptions considérées comme les bastions de Milosevic. Des barricades surgirent dans la plupart des grandes villes et les ordures s’amoncelèrent dans les rues pendant des jours. Les militants de l’opposition organisèrent des manifestations quotidiennement. Le pays finit par être paralysé jusqu’à ce qu’intervienne ce que l’on appelle désormais le « soulèvement du 5 octobre » ou, plus simplement, « la révolution ». Nous pouvons tirer deux leçons de ces événements. La première est que des élections qui ne sont ni libres, ni équitables ne sont pas sans danger pour les autocrates. La seconde est que les organisations traditionnelles de la société civile ne sont pas nécessairement les mieux placées pour mettre fin aux régimes autoritaires.
En fait, c’est un acteur mal connu, perdu parmi les divers groupes et personnages à la recherche du changement longuement attendu, qui provoquera la défaite de Milosevic aux élections de septembre 2000. Nationaliste comme Milosevic, Kostunica saura attirer les suffrages des Serbes écœurés par les échecs de son rival. Kostunica n’avait pas adopté les valeurs et les idées des démocraties occidentales. Terne et peu volubile, il n’avait pas retenu l’attention du redoutable outil de propagande de Milosevic.
Celui-ci réservait ses foudres à Zoran Djindjic, opposant le plus dangereux du régime et partenaire bon gré mal gré de Kostunica. Les médias officiels avaient peint de Djindjic un portrait si noir que ses chances de victoire s’étaient évaporées. Djindjic n’était, en fait, ni tyrannique, ni incapable. Il était courageux, machiavélique, pragmatique à l’excès sans doute, et toujours prêt à user d’expédients et à faire des compromis. Ces caractéristiques en feront un acteur indispensable durant les jours d’automne où l’avenir de la Serbie sera en jeu.
Le mouvement estudiantin Otpor a lui aussi joué un rôle essentiel dans le succès de la révolution, en se mobilisant contre Milosevic quasiment du jour au lendemain. Otpor a bénéficié des conseils du colonel Robert Helvey, en retraite de l’armée des États-Unis, et d’un financement important fourni par le National Endowment for Democracy, basé à Washington. Otpor n’était pas une ONG traditionnelle, mais un mouvement estudiantin en forte expansion, mené par une direction collective très décentralisée. Cette structure lui a permis d’agir plus efficacement que les ONG serbes traditionnelles, financées par les démocraties occidentales. L’action des mineurs de charbon de la petite ville de Lazarevac, au sud de Belgrade, s’avèrera beaucoup plus surprenante, mais tout aussi importante malgré son financement moins bien assuré. La grève de ces anciens partisans du régime aura été le premier signe que le gouvernement de Milosevic ne survirait pas aux élections, que les résultats soient truqués ou non.
J’ai pris conscience que la carrière de Milosevic était terminée le 5 octobre, lorsque des manifestants se sont rassemblés au petit matin à Belgrade. J’ai remarqué que des supporters des clubs de football s’étaient joints à la foule rassemblée devant le parlement de Yougoslavie. Pendant près de dix ans, Milosevic avait réussi à canaliser l’énergie destructrice de ces hooligans en les embrigadant dans des groupements paramilitaires. Cette fois, ils se tournaient contre lui. Les plus fanatiques d’entre eux allaient franchir les lignes policières et faire basculer l’histoire durant la brève période de violence marquée par l’incendie du parlement et de la télévision d’État.
La fin chaotique du régime dictatorial de Milosevic est le témoignage de l’échec de la société civile et de la futilité des efforts de construction de la démocratie par le biais d’une assistance fournie aux ONG, du moins dans le contexte serbe. Le résultat est qu’une partie importante de la population a appris à se méfier des organisations dont le soutien à la réforme s’est avéré trop timide, voire contreproductif. Aujourd’hui encore, de nombreuses ONG serbes sont sous la houlette d’un dirigeant unique plus intéressé à obtenir ou conserver le soutien de l’Ouest qu’à gérer les réalités politiques complexes, et souvent déplaisantes, d’un pays où le progrès dépend parfois de compromis politiques sans scrupules. Mais sans ces alliances et compromis parfois douteux, nous serions encore en train d’attendre notre « automne serbe ».
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la politique du gouvernement des États-Unis.