Un partenariat public-privé aide les petites entreprises à mettre leurs innovations sur le marché. Charles Wessner est directeur de la technologie, de l'innovation et de l'entrepreneuriat aux Académies nationales, lesquelles comprennent des groupes d'experts scientifiques chargés de donner des avis au gouvernement fédéral.
Charles Wessner
De par le monde, les pouvoirs publics sont déterminés à apporter une réponse de haut niveau, étayée par des ressources considérables, au défi de la concurrence et de la croissance fondées sur le savoir. La réussite à cet égard dépend de la capacité de transformer les investissements nationaux faits dans la recherche en produits concurrentiels sur le marché.
Trop souvent, la politique nationale reflète la conviction selon laquelle le processus de l'innovation présente un caractère linéaire et que, partant, l'accroissement de l'enveloppe de la recherche débouchera automatiquement sur le développement et la commercialisation de nouveaux produits destinés au marché. Or en réalité, les processus de l'innovation progressent normalement par incréments, et les percées technologiques peuvent tout aussi bien précéder la recherche fondamentale qu'en découler.
Le versement d'un capital initial destiné à encourager la coopération entre les universités et le monde des entreprises joue un rôle clé dans cette transformation. Pour passer du stade de la recherche à celui de la conception de produits, les États-Unis ne comptent pas exclusivement sur les lois du marchés.
Un programme de soutien à l'innovation dans les petites entreprises, Small Business Innovation Research (SBIR, recherche sur l'innovation dans les petites entreprises), octroie des dons à des petites entreprises et à des chercheurs universitaires triés sur le volet, ce qui attire l'attention des marchés de capitaux sur de nouveaux produits. Le programme SBIR a fait ses preuves et il fait tache d'huile à travers le monde, adopté ici et adapté là, les pays recherchant des moyens d'accélérer l'innovation et d'accroître le rendement des investissements nationaux dans l'éducation et la recherche.
Complexité, collaboration
Le processus de l'innovation est complexe et il repose souvent sur la coopération de participants issus de multiples secteurs de l'économie. Les nouvelles idées qui s'implantent sur le marché sont souvent le résultat de formes d'étroite collaboration qui gomment la démarcation entre la recherche fondamentale et appliquée d'une part, et le développement et la commercialisation de nouvelles technologies de l'autre. Autrement dit, pour encourager l'innovation, nous nous devons de cerner et de démanteler les obstacles à la coopération entre les scientifiques, les administrateurs de la recherche, les entrepreneurs, les financiers et les autres acteurs de l'économie du savoir. Et pour encourager cette forme de coopération, il importe d'offrir des incitations appropriées.
Il est utile de regrouper tous ces participants au sein d'un écosystème de l'innovation, concept qui fait ressortir les liens entre les nombreuses démarches nécessaires à l'introduction de nouveautés sur le marché. Ces démarches sont soit le fait d'entreprises grandes ou petites, d'universités, d'instituts de recherche et de laboratoires, soit le fruit d'une collaboration entre ces divers acteurs. Il ne faut pas négliger non plus les investisseurs providentiels, les fonds versés par le gouvernement des États, les sociétés de capital risque et les marchés financiers. Les écosystèmes de l'innovation varient en fonction de leur taille, de leur composition et de leur impact sur d'autres écosystèmes.
Cet impératif de la collaboration nécessite la participation d'institutions intermédiaires capables d'aligner les intérêts personnels sur l'objectif plus vaste de l'introduction d'une nouvelle technologie sur le marché. Dans certains cas, le manque d'informations - parce qu'elles sont cachées ou carrément absentes - fait obstacle à la coordination. Par exemple, des promoteurs potentiels peuvent ne pas comprendre la vision qu'a un entrepreneur d'un nouveau concept commercial. Dans d'autres cas, il arrive que des individus exploitent les contributions de tiers sans leur en reconnaître la paternité ou qu'ils s'abstiennent de partager équitablement les ressources, ce qui met fin à la coopération. Quand le savoir n'est pas fermement ancré, les investisseurs potentiels tentés par le développement d'une nouvelle idée pourraient ne pas rentrer dans leurs fonds. Dans de tels cas, les règles relatives à la protection de la propriété intellectuelle peuvent encourager la collaboration nécessaire à l'innovation.
Les institutions sont les règles qui forment l'armature du comportement humain. En termes généraux, il s'agit des règles qui visent à protéger les biens ainsi que les règlements et incitations qui donnent une structure aux marchés des capitaux, du travail, de la finance et de la consommation. En outre, les règles qui gouvernent la concurrence déterminent le fonctionnement des marchés. Par exemple, les dispositions antitrust empêchent les participants qui occupent une part importante d'un marché de restreindre l'arrivée de nouveaux venus aux idées novatrices.
Par ailleurs, les écosystèmes de l'innovation sont façonnés par les normes et les systèmes de valeurs de la société, en particulier ceux qui concernent les attitudes envers l'échec des entreprises, la mobilité sociale et l'entrepreneuriat.
Au sein d'un écosystème de l'innovation, les programmes spécialement conçus pour inciter les entrepreneurs à saisir les occasions, à prendre des risques et à collaborer avec d'autres revêtent une importance fondamentale pour la transformation de nouvelles idées de recherche en produits.
De la promesse au produit
On a beau reconnaître que les petites entreprises novatrices sont dans une grande mesure le moteur de l'innovation dans le domaine de la haute technologie et celui de la croissance économique, le fait est qu'elles se heurtent souvent à des obstacles lorsqu'elles veulent introduire leurs idées sur le marché. Un défi de taille concerne notamment l'accès aux capitaux, en particulier pendant les premières étapes du développement d'une technologie.
Comme, par définition, une idée nouvelle n'a pas fait ses preuves, les investisseurs pressentis peuvent ne pas mesurer pleinement les connaissances qu'a un entrepreneur sur son innovation et son potentiel commercial. Le terme « Vallée de la Mort » décrit la période de transition entre le moment où une technologie en développement est jugée prometteuse, mais trop récente pour que soit validé son potentiel commercial, et celui où elle peut attirer les capitaux nécessaires à la poursuite de son développement.
La présence de telles asymétries d'information fait que la valeur technologique intrinsèque d'un produit n'aboutit pas nécessairement à sa commercialisation ; beaucoup de bonnes idées sont mortes et enterrées avant d'arriver sur le marché. Même les marchés de capitaux aux États-Unis, qu'on s'accorde largement à qualifier de vastes et profonds, sont souvent incapables de repérer les idées prometteuses des entrepreneurs et d'en financer la transition sur le marché.
Aux États-Unis, en 2008, les investisseurs en capital risque ont consacré plus de 28 milliards de dollars à 3.808 projets. Toutefois, plus des deux tiers de cette somme ont été affectés à des entreprises qui étaient arrivées aux dernières étapes de leur développement cette année-là, alors que 5 % seulement formaient un capital de départ. Les cycles du marché peuvent exacerber les difficultés liées à l'obtention de ce capital de départ. Sous l'effet de la crise financière de 2009, les investisseurs en capital risque se montrent plus timorés et ils sont encore plus susceptibles qu'avant de privilégier les idées qui sont sur le point d'être introduites sur le marché au détriment de celles qui sont dans les premières étapes de leur développement.
Le programme SBIR
En 1982, pour aider les nouvelles entreprises à franchir la Vallée de la Mort, la Small Business Administration des États-Unis a mis en route un programme destiné à soutenir l'innovation dans ce secteur. Ce partenariat public-privé octroie des dons et des contrats, sur une base concurrentielle, à des petites entreprises qui inventent des techniques prometteuses et douées d'un potentiel commercial, et ce afin de soutenir leur croissance et leur développement de nouveaux produits qui aideront les organismes publics à exécuter toutes sortes de missions nationales.
Le financement du programme SBIR provient d'un prélèvement de 2,5 % sur l'enveloppe de la recherche et développement de onze organismes fédéraux. Chaque année, ces derniers repèrent divers thèmes de recherche et développement - représentant des problèmes scientifiques et techniques liés à leur mission et qui appellent des solutions novatrices - sur lesquels se pencheront des petites entreprises dans le cadre du programme SBIR. Ces thèmes sont regroupés dans les appels d'offres des divers organismes - demandes publiques de propositions en vertu du programme SBIR - qui sont affichés sur un site Internet.
N'importe quelle petite entreprise peut choisir un thème qu'elle se sent capable d'exploiter et proposer un projet accompagné d'une demande de crédits. Chacun des onze organismes concernés sélectionne, à l'issue d'un processus concurrentiel en deux étapes, les propositions qui correspondent le mieux à ses critères de sélection et il octroie des contrats ou des dons aux petites entreprises qui en sont les auteurs. En règle générale, environ 20 % des propositions qui sont soumises sont acceptées chaque année. Cette dure concurrence a pour effet d'éliminer les idées peu prometteuses ; les propositions doivent démontrer leur faisabilité technique et leur potentiel commercial.
La rigueur de ce mécanisme de sélection fait que l'octroi d'un don par le programme SBIR est perçu comme un label de qualité - un signal positif envoyé aux investisseurs privés quant à la promesse technique et commerciale du concept en jeu. Le programme SBIR aide ainsi à combler l'asymétrie d'information entre le chef d'une petite entreprise et un financier potentiel, ce qui permet de franchir la « Vallée de la Mort » et d'encourager la coopération dans l'ensemble de l'écosystème de l'innovation.
Adoption à l'étranger
Aux États-Unis, le système de l'innovation est orienté sur le marché, mais son fonctionnement est renforcé par les mesures et les programmes des pouvoirs publics qui fournissent le capital de départ nécessaire à l'encouragement de la participation d'un nombre croissant d'entrepreneurs, ce qui permet aux investisseurs pressentis ou aux organismes publics de passation des marchés de disposer d'un corpus croissant d'informations. Le programme SBIR constitue un exemple positif d'un programme à base concurrentielle capable de créer de nouvelles entreprises, de fournir de nouvelles solutions à faible coût à l'appui de missions publiques et de produire des applications novatrices pour la recherche publique.
Conscients des avantages que procure ce programme, des gouvernements du monde entier mettent en place des mécanismes similaires pour encourager l'entrepreneuriat et l'innovation. La Finlande, la Suède et la Russie ont adopté des programmes calqués sur le SBIR. Le Royaume-Uni s'est doté d'un programme inspiré par le même concept. À la suite d'un projet pilote réussi, le gouvernement des Pays-Bas a élargi un programme analogue à l'ensemble de ses ministères. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont eux aussi adopté le concept du SBIR, avec divers degrés de succès, dans le cadre de leur stratégie nationale en faveur de l'innovation. Quant à l'Inde, elle a récemment mis en place un programme de type SBIR pour faire progresser son secteur de la biotechnologie. Ce niveau d'émulation est frappant et il en dit long sur les défis communs auxquels tentent de répondre les dons et les contrats octroyés dans le cadre du programme SBIR.
Si les systèmes nationaux d'innovation diffèrent par leur ampleur et leur souplesse, les décideurs du monde entier se heurtent, eux, à des défis communs lorsqu'ils cherchent à stimuler l'innovation. Ils doivent faire face à l'accroissement de la concurrence au niveau mondial en devenant plus créatifs et plus productifs tout en justifiant les dépenses de recherche et développement par la création de nouveaux emplois et de sources de revenu. Les programmes à l'appui de l'innovation, tel le SBIR, peuvent contribuer à transformer plus efficacement ces investissements nationaux dans la recherche en produits capables de soutenir la concurrence sur le marché. Le concept du SBIR s'est révélé particulièrement apte à s'adapter à toute une gamme de systèmes nationaux d'innovation et c'est un exemple de pratique optimale à l'échelle mondiale en matière de soutien à l'innovation.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la politique du gouvernement des États-Unis ou des Académies nationales.

