DCSIMG
Skip Global Navigation to Main Content
Publications

Tenir la promesse de la liberté religieuse

17 septembre 2008
Le temple bouddhiste à Hampton (Minnesota)

Le temple bouddhiste à Hampton (Minnesota) a été construit en 2007 en réponse au nombre croissant de bouddhistes dans la région.

Diana Eck

La liberté religieuse et la séparation de l'Eglise et de l'État sont deux axiomes des États-Unis. Quand la république a été fondée, voilà maintenant plus de deux siècles, l'écrasante majorité des Américains étaient chrétiens. Depuis, toutefois, comme l'explique l'auteur du présent article dans son ouvrage intitulé A New Religious America, la société américaine est devenue la plus diverse au monde au plan religieux, en particulier au cours des quelques dernières dizaines d'années.

 

Diana Eck est professeur d'étude comparative des religions et d'études indiennes à la faculté des arts et des lettres de l'université Harvard, à Cambridge (Massachusetts) et membre du corps enseignant de l'école de théologie qui se rattache à cette université.

L'immense dôme blanc d'une mosquée surmonté de ses minarets domine les champs de maïs juste à l'extérieur de Toledo, dans l'Ohio. On le voit de l'autoroute. Un imposant temple hindou orné d'éléphants sculptés en relief est accroché aux coteaux de la banlieue ouest de Nashville, dans le Tennessee. Un temple bouddhiste cambodgien, doublé d'un monastère, et dont le toit rappelle vaguement l'architecture de l'Asie du Sud-Est, se détache sur les terres agricoles au sud de Minneapolis, dans le Minnesota.

Le paysage religieux de l'Amérique a radicalement changé au cours des quarante dernières années, et ce changement a été à la fois progressif et colossal. La première étape a été celle de la « nouvelle immigration », liée à l'adoption de la loi de 1965 sur l'immigration et la naturalisation, laquelle a incité des étrangers venus du monde entier à venir aux États-Unis et à acquérir la citoyenneté américaine. Ils ont apporté avec eux les traditions religieuses de leur pays d'origine - musulmane, hindoue, bouddhiste, jaïniste, sikhe, zoroastrienne, africaine et afro-caraïbe. Les fidèles de ces confessions se sont établis dans des quartiers américains, timidement d'abord, installant leurs autels et leurs salles de prières dans des boutiques et des immeubles de bureaux, dans des sous-sols et des garages, ce qui les rendait pratiquement invisibles à la plupart d'entre nous. Mais depuis les années 1990, leur présence saute aux yeux. Tous les Américains n'ont pas vu la mosquée de Toledo ou le temple de Nashville, mais ils connaissent ce type de bâtiments parce qu'ils en voient dans leurs communautés. Ce sont les signes architecturaux d'une nouvelle structure religieuse aux États-Unis.

Les Américains savent, par exemple, que beaucoup d'internes, de chirurgiens et d'infirmiers sont d'origine indienne, mais il ne leur vient pas nécessairement à l'esprit que ces professionnels de la santé ont une vie religieuse, qu'ils font peut-être une pause dans la matinée pour prier chez eux devant un autel, qu'ils apportent peut-être des fruits et des fleurs au temple local dédié à Shiva et à Vishnou et qu'ils font partie d'une population hindoue diverse forte de plus d'un million de membres. Nous sommes parfaitement conscients de l'immigration en provenance du Mexique et de l'Amérique centrale ainsi que de la présence d'une forte population hispanophone dans nos villes, mais nous ne mesurons pas nécessairement l'influence profonde de cette présence sur la chrétienté aux États-Unis, tant catholique que protestante, à toutes sortes de points de vue, des cantiques aux festivals.

Un vaste pluralisme

Les historiens nous disent que les États-Unis ont toujours été une terre où foisonnent les religions. Un pluralisme, vaste et riche, régnait déjà parmi les populations autochtones - même avant l'arrivée des colons européens sur ces rivages. La grande diversité des pratiques religieuses autochtones persiste aujourd'hui, de celles des Piscataways du Maryland à celles des Blackfeet dans le Montana. Les Européens qui ont traversé l'Atlantique se réclamaient eux aussi de diverses traditions religieuses - les Espagnols et les Français étaient catholiques, les Britanniques anglicans et quakers, et à ceux-ci s'ajoutaient les juifs et les chrétiens hollandais réformés -, et cette diversité a continué de prendre de l'ampleur au fil des siècles. Beaucoup d'Africains pris dans la tourmente de la traite des Noirs étaient musulmans. Les Chinois et les Japonais qui sont venus chercher fortune dans les mines et les terres agricoles de l'Ouest revendiquaient un mélange de traditions bouddhistes, taoïstes et confucéennes. Les Juifs d'Europe de l'Est et les catholiques irlandais et italiens ont afflué au XIXe siècle. Les immigrants venus du Moyen-Orient réunissaient des chrétiens et des musulmans. Les dix premières années du XXe siècle ont vu l'arrivée de Pendjabis, venus du nord-ouest de l'Inde. La plupart d'entre eux étaient des sikhs qui se sont établis en Californie, ont construit les premiers gourdwaras [lieux de culte sikh] et épousé des mexicaines, et de ces mariages mixtes est née une riche sous-culture hispano-sikhe. Le vécu de toutes ces personnes forme un élément important des annales de l'immigration aux États-Unis.

Mais ce sont les immigrants des quelques dernières dizaines d'années qui ont considérablement élargi la diversité de notre vie religieuse. Des bouddhistes sont venus de Thaïlande, du Viêt-Nam, du Cambodge, de la Chine et de la Corée ; des hindous, de l'Inde, d'Afrique de l'Est et de la Trinité ; des musulmans, d'Indonésie, du Bangladesh, du Pakistan, du Moyen-Orient et du Nigéria ; des sikhs et des djaïnes, d'Inde ; et des zoroastriens, d'Inde et d'Iran. Les immigrants haïtiens et cubains ont apporté les traditions afro-caraïbes, qui allient des images et des symboles africains et catholiques. Des immigrants juifs sont venus de Russie et d'Ukraine, et la diversité interne du judaïsme américain est plus grande que jamais. Le visage de la chrétienté américaine a lui aussi changé sous l'effet de la présence d'un important contingent de communautés catholiques issues d'Amérique latine, des Philippines et du Viêt-Nam ; de communautés pentecôtistes chinoises, haïtiennes et brésiliennes ; de presbytériens coréens, des Mar Thomas indiens et des coptes égyptiens. Dans toutes les villes du pays, des panneaux d'affichage à la porte des églises annoncent les heures des services des congrégations coréennes ou hispaniques qui se sont installées dans les murs des vieilles églises protestantes et catholiques.

Ces quelques dernières années, les mouvements massifs de personnes - migrants et refugiés - ont reconfiguré la démographie mondiale. Le nombre d'immigrants à travers le monde atteignait les 190 millions en 2005, selon l'Organisation internationale pour les migrations, et 45 millions d'entre eux se trouvaient en Amérique du Nord. La dynamique mondiale de notre époque n'est pas celle d'un affrontement des civilisations, pour reprendre l'expression habituelle, mais plutôt celle de la « marmorisation » des civilisations et des peuples. Tout comme la fin de la guerre froide a entraîné une nouvelle donne géopolitique, les mouvements mondiaux de personnes ont donné naissance à une nouvelle réalité géoreligieuse. Hindous, sikhs et musulmans font aujourd'hui partie du paysage religieux de la Grande-Bretagne ; les mosquées ont pignon sur rue à Paris et à Lyon, les temples bouddhistes à Toronto et les gourdwaras sikhs à Vancouver. Mais la palette des confessions religieuses n'est nulle part plus riche qu'aux États-Unis, même dans le monde des migrations massives d'aujourd'hui. Cette nouvelle réalité est étonnante. C'est du jamais vu.

Un défi communautaire

La nouvelle ère d'immigration diffère des précédentes du point de vue de son ampleur, de sa complexité et de sa dynamique même. Un grand nombre d'immigrants qui arrivent aujourd'hui aux États-Unis conservent des liens solides avec leur pays natal, ce qui s'explique par la facilité des déplacements, le courrier électronique, les téléphones portables et les informations de la télévision par câble. Ils parviennent à vivre ici et là-bas. Que deviendra l'idée de l'Amérique, que deviendra sa vision, tandis que ses citoyens, récents ou de longue date, se rallient à toute cette diversité ? Qui englobe-t-on lorsqu'on invoque les premiers mots de notre constitution, « Nous, le peuple des États-Unis d'Amérique » ? Qui est inclus dans ce « Nous » ? C'est un défi citoyen, assurément, parce que la réponse à ces questions est liée à l'image que nous nous faisons de la communauté dont nous estimons faire partie. C'est aussi un défi religieux, dans la mesure où les fidèles de toutes les traditions religieuses vivent aujourd'hui dans des communautés hétérogènes, à travers le monde comme dans nos quartiers.

Quand nos enfants choisissent leurs amis parmi leurs camarades de classe musulmans, quand un hindou est candidat à un poste dans un comité scolaire, nous avons tous un nouvel intérêt dans nos voisins, en tant que citoyens et croyants.

À l'aube de ce nouveau siècle, les Américains sont mis au défi de tenir la promesse de la liberté religieuse qui est si fondamentale pour l'idée et l'image même des États-Unis. La liberté religieuse a toujours favorisé la diversité religieuse, et cette diversité n'a jamais été aussi spectaculaire qu'aujourd'hui dans notre pays. Cet état de fait nous obligera à retrouver la signification la plus profonde des principes que nous chérissons et à créer une société véritablement pluraliste dans laquelle cette splendide diversité sera non seulement tolérée, mais aussi la source même de notre force. À cette fin, nous devons tous apprendre à mieux nous connaître les uns les autres et à nous mettre à l'écoute des diverses façons dont les nouveaux Américains définissent le « nous » et contribuent à l'esprit de l'Amérique.

Les auteurs de la Constitution et de la Déclaration des droits ne pouvaient certainement pas prévoir l'ampleur que prendrait la diversité religieuse aux États-Unis du début du XXIe siècle. Mais les principes qu'ils ont articulés dans ces documents - le « non-établissement » de quelque religion que ce soit et le « libre exercice » de la religion - ont fourni le solide gouvernail qui nous a permis de naviguer pendant deux siècles tandis que notre diversité religieuse va croissant. Les États-Unis commencent à revendiquer et à affirmer ce que les auteurs de la Constitution ne pouvaient imaginer, bien qu'ils aient su donner à la nation les moyens de faire face à une telle éventualité.

La religion n'est jamais un produit fini, emballé, livré et passé intact d'une génération à l'autre. C'est pourtant ce que pensent certaines personnes, dans toutes les traditions religieuses, étant convaincues que leurs textes, doctrines et rituels sacrés en contiennent tous les éléments. Mais un voyage, même bref, à travers le temps prouve qu'ils ont tort. Nos traditions religieuses sont dynamiques et non statiques, changeantes et non fixes, plus semblables à des rivières qu'à des monuments. À notre époque, les États-Unis sont un pays où il est passionnant d'étudier l'histoire dynamique des confessions, maintenant que le bouddhisme est en train de devenir une religion distinctivement américaine et que chrétiens et juifs rencontrent des bouddhistes, ce qui les amène à réaffirmer leur foi, ou peut-être commencent-ils à ressentir un sentiment d'appartenance aux deux traditions. Humanistes, adeptes du sécularisme, athées même, doivent repenser leur conception du monde dans le contexte d'une réalité religieuse plus complexe. Maintenant que les hindous polythéistes et les bouddhistes non théistes font partie du paysage religieux, les athées devront peut-être définir de manière plus précise le type de « dieu » auquel ils ne croient pas.

Tout comme nos traditions religieuses sont dynamiques, l'idée même des États-Unis l'est aussi. La devise de la République, E pluribus unum (à partir de plusieurs, un), est non pas un fait accompli, mais un idéal que les Américains doivent constamment revendiquer. L'histoire des nombreux peuples de l'Amérique et la création d'une seule nation constituent un produit non fini propice au brassage d'idéaux. Notre « pluribus » est plus frappant que jamais - nos races et visages, notre jazz et musique qawwali, nos tambours haïtiens et tablas bengalis, nos danses hip-hop et bhangara, nos mariachis et gamelans, nos minarets islamiques et les tours de nos temples hindous, les flèches de nos temples mormons et les dômes dorés des gourdwaras. Parmi cette pluralité, l'expression de notre « unum », de notre unité, nécessitera un grand nombre de voix nouvelles, chacune apportant sa propre contribution.

La recherche d'une nouvelle vision de l'Amérique au XXIe siècle nécessitera une grande imagination. Cela signifie qu'il faudra considérer le paysage religieux des États-Unis, d'une côte à l'autre du pays, dans toute sa merveilleuse complexité.

Adapté du livre A New Religious America, par Diana Eck, publié aux éditions Harper San Francisco, division de Harper Collins Publishers, Inc. Copyright © 2001 par Diana Eck. Tous droits réservés.

 

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.

  • Mots clés: