Washington — Certains Américains ont trouvé surprenant de voir le candidat républicain présumé à la présidence Mitt Romney s’adresser le 11 juillet à la convention de la plus ancienne organisation de défense des droits civiques du pays, étant donné que le soutien des Noirs américains en faveur des candidats républicains à la présidence se situe nettement en dessous de 10 % depuis plusieurs décennies.
L’allocution prononcée à Houston par M. Romney lors de la convention de l’Association nationale pour l’avancement des personnes de couleur (National Association for the Advancement of Colored People - NAACP) met en évidence l’importance des Afro-Américains pour l’élection de 2012, où ils constituent un bloc électoral substantiel dans ces États clés cruciaux de la Virginie, de la Caroline du Nord et de l’Ohio, qui réunissent à eux trois un total de 46 grands électeurs. Le 12 juillet, le vice-président Biden s’est lui aussi adressé à la convention et le président Obama a émis à l’intention des participants un message vidéo enregistré.
Si l’on en juge d’après l'histoire récente, M. Romney a peu de chances de recueillir un grand nombre de suffrages afro-américains le 5 novembre : en 1996, en effet, le candidat du parti républicain n’a attiré que 14 % de l’électorat noir. Du fait des efforts d’inscription électorale et de sensibilisation des démocrates, et de l’orientation de plus en plus conservatrice du parti républicain qui a aliéné beaucoup de membres de la communauté, le parti du président Abraham Lincoln qui défendait l’abolition de l'esclavage n’a plus aujourd’hui qu’un pouvoir d’attraction limité dans de nombreuses communautés noires américaines.
En 1998, la romancière Toni Morrison a décrit le président Bill Clinton comme « notre premier président noir », en disant que les antécédents et le mode de vie de celui-ci présentaient « presque tous les motifs de la négritude ». La nomination de Barack Obama en 2008 a donné aux Afro-Américains leur première chance d'élire un président possédant des racines africaines et 65 % des électeurs noirs inscrits sont allés aux urnes, ce qui était le taux de participation le plus élevé de tous les groupes minoritaires. À l'échelle nationale, 16,1 millions d’Afro-Américains ont voté cette année-là, soit 2 millions de plus qu'en 2004, et 95 % d'entre eux ont choisi M. Obama.
La plupart des observateurs politiques des États-Unis pensent que l’enthousiasme afro-américain ne sera pas en 2012 ce qu’il était en 2008, à présent que s’est atténué l’attrait de la nouveauté qu’était un président afro-américain. Les sondages ont beau montrer que les membres de la communauté noire appuient majoritairement le président sortant, la question clé dans l'esprit des stratèges républicains et démocratiques est celle de savoir si un groupe qui a historiquement un faible taux de participation exercera son droit de vote, notamment dans les États clés comme la Caroline du Nord, où sa participation a été le facteur clé dans la victoire d’extrême justesse de M. Obama sur le sénateur de l'Arizona John McCain.
Préoccupations afro-américaines : chômage, incarcération, lois d’identification des électeurs
Dans les États clés de 2012, les Afro-Américains représentent 23 % de l'électorat en Caroline du Nord, 20 % en Virginie et 11 % dans l'Ohio. Comme les autres Américains, ces électeurs sont préoccupés au premier chef par l'économie et l’emploi. Le taux de chômage chez les Noirs américains se situait en juin à 14,4 %, soit plus de six points de pourcentage de plus que la moyenne nationale.
Les électeurs noirs s’intéressent aussi vivement aux questions de justice pénale. Le Children’s Defense Fund [Fonds de défense des enfants], groupe de recherche, de défense et de plaidoyer américain, signalait en 2009 qu'un garçon noir né en 2001 sur trois risquait de faire de la prison à un moment ou un autre de son existence, ce risque étant de 1 sur 6 pour les Latino-Américains et de 1 sur 17 pour les Blancs. Ce risque était de même considérablement plus élevé pour les Afro-Américaines nées en 2001 que pour leurs homologues des autres groupes ethniques.
Les communautés afro-américaines sont également préoccupées par les nouvelles lois d'identification des électeurs de divers États qui exigent la présentation dans les bureaux de vote, lors du scrutin, de documents d’identité délivrés par le gouvernement. En vertu de la loi américaine, il appartient aux États de déterminer les modalités et les lieux du scrutin sur leurs territoires respectifs, et parmi les États exigeant l’identification des électeurs, les dispositions varient. Les partisans des lois d’identification des électeurs disent qu’elles réduiront la fraude électorale, alors que leurs adversaires font valoir que ces lois ciblent injustement les Afro-Américains et autres groupes minoritaires qui sont moins susceptibles d'avoir des pièces d’identité.
C’est là une controverse particulièrement vive en raison des efforts blancs de longue date visant à priver de leur droit de vote les électeurs noirs depuis la fin de l'esclavage et la guerre civile. Le 15e amendement à la Constitution des États-Unis a accordé le droit de vote aux Afro-Américains de sexe masculin en 1870, mais les anciens États sudistes se sont, dans la pratique, opposés à l’exercice de ce droit.
Les assemblées législatives des États du Sud avaient adopté des mesures visant à empêcher les Noirs de voter ou à les en décourager, telles que le cens, l’obligation de présenter des titres de propriété foncière et les tests d'alphabétisation. Pour aider les électeurs blancs pauvres à surmonter ces obstacles, les législatures avaient institué ce que l’on a appelé la « clause du grand-père », qui exemptait de ces restrictions tout électeur dont le grand-père avait voté.
Les Afro-Américains ont dû attendre l’adoption de la Loi sur le droit de vote de 1965 pour pouvoir exercer effectivement ce droit dans tous les États-Unis.
Lorenzo Morris, professeur de sciences politiques à l’Université Howard, a signalé aux journalistes réunis le 4 mai au Centre de la presse étrangère à Washington que 10 États américains avaient récemment adopté des lois d’identification des électeurs qui « si elles étaient appliquées, bénéficieraient quasi incontestablement aux candidats républicains ».
« L'impact n'est pas aussi impressionnant statistiquement que l'on pourrait le penser », a fait remarquer M. Morris, mais, a-t-il noté, il pourrait éventuellement déterminer du résultat de l’élection dans les États clés à marge étroite. Évoquant le cas de la Floride, l’un des États qui ont adopté une nouvelle loi [sur les pièces d’identité que doivent présenter les électeurs] et celui qui a décidé du résultat final de l'élection de 2000 entre George W. Bush et Al Gore, M. Morris a avancé que les restrictions tenant à l’identification des électeurs pourraient affecter là quelque 5.000 personnes.
« Or, a dit M. Morris, n'oubliez pas que Bush a remporté la Floride par moins de 500 voix. Donc le fait de décourager les gens de voter par le biais de l’identification des électeurs [...] peut avoir un effet important, surtout dans les États cruciaux. »
